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Il y a parti à prendre, partout, sur tout. Il y a avis à donner, opinion à dire, tripes à mettre sur la table. Exprimer sa liberté.

IMPOSSIBLE N’EST PAS FRANÇAIS ?

Publié le 16 Février 2009 par Vincent Schlegel in Rage

 

Une expression baignait l’époque de mon enfance, celle, encore, des Trente Glorieuses. Il suffisait qu’on dise « Impossible…  », pour que quelqu’un complétât : « … n’est pas français », comme à un « Dominus vobiscum… » les catholiques – vous savez, cette vilaine secte, les « cathos » ! – répondaient  en bonnes brebis : « et cum spiritu tuo ». Impossible n’est pas français ! : un dicton bon-enfant, un peu hâbleur, un peu ethnocentré…  Une vantardise n’ayant pas vocation à être exprimée devant un étranger, bien sûr, mais entre soi, bien au chaud, pour encourager les téméraires, stigmatiser les couards ou les timides. Pour ouvrir, précisément, le champ des possibles.

Rétorquée par Bonaparte au comte Le Marois qui doutait de sa propre capacité à entreprendre une action périlleuse, l’expression  accompagna deux empires, quelques intermèdes monarchiques, et  le chapelet de nos républiques dans  leur chaotique progression numérale jusqu’à la Cinquième, jusqu’à son pourrissement, la désintégration de notre nation, jusqu’à son  vautrement  dans l’auto-flagellation permanente, jusqu’à son dégoût de notre histoire. Jusqu’à la déréliction actuelle, profonde. Elle était à sa façon, cette petite expression dressée sur ses ergots fussent-ils enfouis dans le fumier, l’idée d’un génie national. Parce que, me semble-t-il, elle rendait compte d’une supériorité française de deux manières : sur le plan des idées collectives, d’abord, et dans la pratique quotidienne individuelle, ensuite.

Sur le plan des idées. Aucune invention n’est impossible, aucun vide philosophique, scientifique ou artistique n’est fatal, n’est définitif. Aucun concept n’est à rejeter par avance. Aucune voie de recherche n’est à fermer sans avoir clairement identifié ce qui la clôt irrémédiablement. Ah la la, ces Français, avec leurs grandes théories ! Et bah oui, les Français, avec leurs grandes théories ! Parce que les idées, organisées en théories ou non, c’est ce qui fait avancer le monde, refuser la domination de la nature (qui n’est pas gentille), jouer son rôle sur terre. Ne pas succomber à la bestialité. Contre le behaviorisme pavlovien rase-bitume, l’empire de l’empirisme, les lois scélérates d’échantillonnage, la dictature de l’expérience, le terrorisme des sensations. Contre le suivisme, le « copier, c’est gagner », le mimétisme bêlant. Mais pour les ruptures, pour les hypothèses fulgurantes, pour les intuitions supra-humaines qui rendent l’homme si humain, parfois, quand il va chatouiller Dieu. Pour Descartes contre Locke. Un match France-Angleterre, finalement. Le match des découvreurs contre les commerçants.

Sur le plan de la pratique individuelle, maintenant.  « Impossible n’est pas français ! » : le voilà, le petit coup de pouce, le pousse-au-crime, l’encouragement qu’on se donne face à un défi, au franchissement d’une difficulté. Le voilà, le moment d’aveuglement qui permet de ne pas voir l’évidence de l’infériorité. Une façon de placer la barre très haut. Le bonheur de la débrouille,  l’eurêka du système D qui renversent les montagnes et les situations perdues.  Une façon d’être un héros, vis-à-vis de soi, vis-à-vis des autres, vis-à-vis de la terre entière. De se vivre comme ça, fût-ce un instant ! Et tout cela par la grâce d’une appartenance simple (mais ressentie, revendiquée) à une communauté (un peuple ? une nation ? une communauté de destin ?). Une génétique qui dépasse toute notion de race, toute notion d’ethnie.

 « Impossible n’est pas français ! ». On était trempé dans ce bain. Comme tartine dans du lait, imbibé (maman !), comme acier dans de l’eau, durci (papa !). Cela valait pour tous. Allez aujourd’hui proclamer dans une assemblée : « Impossible n’est pas français ! », vous allez voir la tête qu’on va vous faire ! Votre environnement, interloqué, va baisser les yeux. Au mieux, vous allez passer pour un imbécile ou un rêveur déconnecté de la réalité. Plus vraisemblablement, on va vous regarder par en-dessous, vous soupçonner d’être cet empêcheur de déprimer en rond, cet assassin du suicide collectif dans lequel nous nous engageons par soumission et masochisme.

Quand par hasard, on emploie encore le vocable, venu d’un temps immémorial, qui sent bon, je l’avoue, la vieille baderne ou l’instituteur rad-soc, c’est à l’occasion de ces rituels de fierté, de réaffirmation de soi tribale que sont les  grandes joutes sportives, ces guerres d’aujourd’hui, livrées par procuration. Ah, cette France-là, elle a encore le droit d’être, d’exister, de se revendiquer, de s’identifier ! Les protagonistes, héroïsés par les marques qui les paient auxquelles complaisent les médias, horaces et curiaces des temps modernes, sont tellement loin de nous, de nos quotidiens misérables, qu’on peut bien leur demander l’impossible. On peut leur transférer, au choix, nos espoirs ou nos reliefs de grandeur inavouables. Les grands mots sortent de la naphtaline : « amour du maillot », « abnégation », « dépassement », « conquête ». Et les dieux du stade ânonnent la Marseillaise. Puis, dans un moment d’égarement, le commentateur électrisé lance le fameux : « Allez Kévin, impossible n’est pas français ! » Mais cette France-là est virtuelle, elle ne nous engage pas, elle passe à la télé. « Et si la France perd ? Ah bah, là, impossible est français ! Hop, je jette ! Kleenex. A bas Domenech ! Aux chiottes Lièvremont. ». Et la vie reprend, étriquée, flageolante, flagellée, riquiqui. C’est reparti pour la haine de soi, l’indulgence pour les bordées d’injures des chanteurs de rap, l’engouement pour les cérémonies de repentance, le ressentiment comme moteur.

Mais ne désespérez pas ! En y réfléchissant un peu, on pourrait tout à fait, sinon remettre l’expression dans la bouche des gens, au moins l’utiliser plus souvent. Parce qu’elle fonctionne toujours ! Pour qualifier ce que les Français font encore mais que personne au monde ne fait plus. Impossible n’est pas français ! Ne pas voir la chance que nous avons d’être ce que nous sommes tous ensemble, dans notre incroyable variété, pour nous, c’est possible ! Ne pas sentir dans quel pays de cocagne on vit, c’est possible ! Dans le même temps, se bourrer de psychotropes et battre tous les records de consommation de médicament, c’est possible !  Défiler par cohortes derrière des banderoles réclamant ce que plus aucun apprenti-économiste n’oserait soutenir, c’est possible ! Faire la grève avant même d’avoir commencé à négocier, et emmerder la vie de millions de gens, c’est possible ! Continuer à soutenir contre toute logique un système de retraite où les jeunes paient pour les vieux quand il y a plus de vieux que de jeunes, c'est possible! Dire que l’on va créer un service minimum sans toucher au droit de grève, c’est possible ! Ne pas réformer l’éducation nationale ni combattre les structures oppressives qu’elle produit et développe sans cesse, c’est possible ! Faire de la tolérance une vertu cardinale, quand elle n’est que la façon de ne plus s’intéresser aux autres et à leurs idées, et de s’enfuir courageusement, c’est possible ! Et  ne plus croire qu’impossible n’est pas français, c’est possible.

Finalement, on l’a gardée cette propension au dépassement, cette singularité inouïe. Elle est juste orientée dans le mauvais sens. Comment cela s’appelle-t-il, en électricité ? Une inversion de polarité ? Vous imaginez la puissance que ça aurait, tout ça, remis dans le bon sens !

 

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estelle schlegel 18/02/2009 09:55

oui. oui. bon. là où je suis assez en accord avec toi c'est sur cette insupportable tête baissée de honte qu'on est obligé d'arborer au titre de notre histoire.  Et d'abord, nous n'y pouvons pas grand chose nous autres qui essayons de nos jours (enfin moi...;-)) d'être autant que "possible" à l'écoute des différentes nuances qui constituent notre société. Ce qui est intéressant c'est de pouvoir conserver ou drainer cette /ce -disons "fierté" ou "plaisir"- d'appartenance,  au sein des indispensables nouvelles appartenances que le monde d'aujourd'hui nous propose. Et c'est assez exaltant... Et puis, c'est tentant aussi de casser un peu les carcans ! (enfin pour moi;-)). Vois-tu, j'ai longtemps été souverainiste mais suis aujourd'hui parfaitement européenne, et même "française du monde" et pas parce que je suis une girouette ! mais parce que c'est aujourd'hui, je pense, la seule manière d'être Français, dans ce que la France trimballe malgré tout d'universalité et d'exemplarité (sauf si elle continue à se riduculiser, à être lamentable, nulle et risible... tu connais mon point de vue). En tout cas, à ton idée hebdomadaire, il y aura sans doute commentaire hebdomadaire de ma part !

agapanthe 18/02/2009 08:53

A vrai dire, je ne sais pas vraiment (la blogosphère est ronde !)... peut-être êtes-vous au même mouvement politique que moi ? un de mes amis m'a transféré l'adresse de votre blog, la tenant de quelqu'un d'autre, etc. donc....et comme je suis fan de blog... Par ailleurs, vous rappelez-vous qu'"Impossible n'est pas français" est une chanson de... Sheila ? (ça calme...). Les pauvres restes du regretté Le Marois dansent le twist dans leur tombe en compagnie des Rois Mages !

Vincent Schlegel 18/02/2009 09:14


Je n'appartiens à aucun mouvement politique, mes opinions étant à peu près inclassables sur l'échiquier vitrifié et convenu du grand marché des idées. Maintenant que vous m'en parlez : bien sûr je
me souviens de cette chanson de Sheila. "Impossible n'est pas français, ce proverbe on le connaît, impossible n'est ps français"...


Alain Paucible (Nulne et Teunu 89) 17/02/2009 14:27

C'est un peu dense dans la présentation mais y a du contenu mon Lulu

Vincent Schlegel 17/02/2009 22:06


Tu l'as dit, mon Pipo.


agapanthe 17/02/2009 13:51

Vous êtes un nostalgique ! Ce qui ne veut pas dire que les valeurs que vous défendez, et que je partage pour partie, sont caduques (encore que…il y a plus grave aujourd’hui). Mais votre façon d’en parler, tout orientée vers le bel autrefois, vaguement agacée par l’aujourd’hui, les rend un peu obsolètes. Parfois l'orchestration nuit à la mélodie !C’est dommage. L’expression sur laquelle vous vous appuyez (ce qui sent son procédé !), a disparu par les pertes et profits du temps, de ce temps, dans un monde en telle mutation qu’on peut parler d’un changement radical et fulgurant de paradigmes. Si vous continuer à prendre le monde dans le sens qu’il avait en... 1950 ? 1960 ? voire 72 ? Vous resterez dans une réaction assez stérile finalement.
Là où vous seriez très fort (lol) c’est si vous trouviez autre devise à notre groupe géographico-ethno-linguistico-culturo-historicocorico, qui s’appelle la France (avec son « je ne sais quoi » que d’aucuns appelleront « génie »), au sein de cette Europe, qui est là. Forcément. Au sein de ce monde, dans sa nouvelle donne, sur laquelle on n’a moins de prise qu’autrefois sans doute. Sûrement.
Je vous rejoins presque tout à fait dans la fin de votre article.
Autre chose : mon expérience des blogs me fait vous conseiller, à vous qui débutez, de produire des textes moins longs. La blogosphère n’échappe pas, à cette règle de « l’efficationnisme » immédiat (pardon !) ambiant. Je vous avoue que j’ai fourni un vrai effort pour vous lire jusqu’au bout. J’aurais bien d’autres choses à ajouter, mais… je ne vais pas faire trop long moi non plus !

Vincent Schlegel 17/02/2009 22:05


Merci de ce bel effort de commentaire. Vous avez probablement raison : cette expression est passée aux pertes et profits. Mais ce n'est que l'enveloppe qui a disparu, trop datée, trop marquée. Ce
qu'il y avait en dessous, le sens, persiste. Les valeurs collecives et individuelles qu'il sous-tend n'ont pas de raison de s'être éteintes... Et je suis convaicu que d'autres peuples, moins vieux,
moins malheureux d'être ce qu'ils sont, seraient ravis de se les approprier. Et puis ce blog étant un blog d'amour et de rage, il va souvent, très souvent, défendre, enluminer ce qu'on laisse
s'effondrer. Par dérision. Par perte de repères. "Il faut que tout change pour que rien ne change". A propos, comment avez vous déniché mon blog nouveau-né ?


Bruno 17/02/2009 09:36

Quelle bonne nouvelle que ce Blog !
Une Tribune pour idées saines et de bon sens.
Oui, le "bon sens", ce vilain concept démodé, politiquement incorrect.
Et, cerise sur le gâteau, la plume enlevée et incisive de Vincent.