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Il y a parti à prendre, partout, sur tout. Il y a avis à donner, opinion à dire, tripes à mettre sur la table. Exprimer sa liberté.

RETROUVER MON CREDIT CHEZ FERDINAND

Publié le 8 Mars 2009 par Vincent Schlegel in Amour

 

Ah je m’en veux, en refermant Mort à crédit, de vous avoir jeté ce petit filet de fiel moqueur, l’autre jour. J’ai touché à mon intégrité célinienne : j’ai transgressé le tabou qui vous fait aimer Céline en bloc, ou ne pas l’aimer, en bloc. Car l’aimer en détail est impossible (le radotage, le complexe de persécution, la détestation des autres*,  les pamphlets au style flamboyant mais à l’objet abject que, par parenthèses, j’ai tous lus, quand ceux qui en parlent n’en ont que ouï parler). Je vous disais qu’il fallait relire Céline en se convainquant que « ce salopard » nous avait bien eus, que le maelström n’était que boursouflure et la ponctuation, camouflage de vacuité.

J’ai exagéré mais je n’en sors pas indemne. Je ne me défais pas de l’idée qu’il y a dans flot célinien une volonté parfois un peu facile, un peu factice de balader le lecteur, de lui faire avaler des tombereaux de mots qui tirent à la ligne mais ne tiennent pas à la page. Mais quand on a subi ça, quand on émerge, au choix, de cette fange, de cette bousculade, de ce délire, de ce poème, de ce bric-à-brac, dans la ciselure conjuguée des mots, du rythme et de la ponctuation, on ressort incroyablement riche d’images,  d’impressions, de sensations, d’émotions. Et surtout, on s’est fabriqué, par touches, sans s’en rendre compte, une idée infiniment précise de la tête des gens, de leur odeur, de leur décor, de leur profondeur, de leur réalité, finalement. La force de Céline, c’est de combiner l’obsession balzacienne de définir les personnages, voire les déterminer, à travers leur environnement, la couleur de leurs rideaux ou  la façon dont le lierre grimpe sur leurs murs, et le psychologisme de Proust dont les personnages sont des entités sui generis qui se croisent, interfèrent, créent des ensembles, mais sont définis dans l’absolu, qu’ils soient acteurs ou sujets.

Prenez Courtial des Pereires ou Nora Merrywin : on est magnifiquement informé sur ce qu’ils sont aux tréfonds d’eux-mêmes, ce qu’ils sont indépendamment  de leur environnement. On l’apprend brutalement, ou doucement, dans ce qu’ils renvoient au narrateur, à la manière d’une image radar, précisément, chirurgicalement. A ce sujet, Bardamu me fait l’effet d’être un Tintin, personnage presque exempt  de sentiments, blanc comme la feuille sur laquelle s’imprime le monde, papier tournesol plongé dans l’éprouvette de la  vie, révélateur de l’être profond des autres, et à ce titre, généreux. Courtial, c’est Haddock. On respire aussi, merveilleusement, dans le détail ahurissant des scènes, des descriptions, l’atmosphère dans laquelle ces caractères s’expriment, ces corps se frottent et se forment, ces destins s’aiguisent, et l’on ressent à quel point leur milieu joue sur leur évolution, décide de leur trajectoire. Le personnage d’Auguste, le père de Ferdinand, peintre amateur, connaisseur de la mer et des bateaux , poète caché derrière le rhétoricien raconteur d’histoires , se pervertit jour après jour, se délite, se décristallise fureur après fureur dans l’air vicié au gaz du Passage des Bérésinas (tout un programme !), se prolétarise sur son rond de cuir de la Compagnie La Coccinelle, explose.

Décidé à collectionner toutes les éditions dans lesquelles sont parus le Voyage au bout de la nuit (j’en ai sept et bientôt huit, merci ebay) et Mort à crédit (j’en ai maintenant cinq), j’ai acheté l’exceptionnel travail de Tardi chez Gallimard-Futuropolis. Il a illustré Mort à crédit, comme il l’avait fait du Voyage. De prime abord, on est émerveillé de la parfaite adéquation entre l’écrivain et l’illustrateur, les mots et les images, la dynamique des sentiments et l’effet de chaque plan, la fusion des styles. Parce que Céline donne tout le matériel pour imaginer et rêver les gens, les lieux (souvent réels, c’est plus simple), les relations inter-personnelles, pour les ressentir, Tardi fait un travail de mise dans le réel imparable. Vous vous dîtes : « Bien sûr, c’est exactement ça. Mais oui, c’était donc comme ça que ça s’est passé. Ah, Nora, elle était donc comme ça ! Et oui, Courtial, son uniforme, sa casquette ! »  Et puis vous vous dîtes ensuite : « Bah non ! Moi, Céline, il m’a légué à moi tout seul d’autres détails, d’autres ambiances, d’autres gens.» Je le sais, moi : ma grand-mère était  la nièce du Sergent Alcide, l’admirable Alcide du Voyage, dont il pourvoyait, depuis son enfer africain, à l’éducation. Et j’ai rencontré un jour, « un soir de demi-brume, à Londres » Seaborn Beurre d’Amiot, l’enfant secret que Ferdinand, dans une dernière étreinte, a eu avec Nora avant qu’elle n’aille se noyer dans la rivière, folle de désespoir. Je vous en reparlerai peut-être un jour. Si,si !

 

*au sujet de la détestation des autres, il faut lire l’excellent travail du Dr Guesmesh Guelesh, une chercheuse  indienne de retour de Bombay.

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estelle schlegel 09/03/2009 10:52

@agapantheTrop fabuleux de voir surgir Gombrowicz ! l L'art d'être là où on ne l'attend pas (et de ne pas être Julien Doré, ouf !). C'est un dada pour moi, Gombrowicz... et puisque vous le connaissez, la simple idée du dada vous fera hurler de rire et de ... connivence, voire même de fra-fra-ternité (comment ça ils fra-fra-fraternisent ?) ! Un auteur qui m'a moulée, fabriquée, emportée dans des dimensions de moi-même (et des autres), du réel (ou pas, finalement oui) que je n'imaginais pas du tout quand je l'ai découvert à 25 ans. Des abimes se sont ouverts, je les ai recousus à grand point, mais ça palpite la-dedans, un vrai alien... Tiens, je vais me refaire une intégrale ! Ferdydurke et Transatlantique pour commencer...@ Pr. Guesmesh Guelesh : puisque nous sommes son berger et son chien, tu prends lequel ?

Vincent Schlegel 09/03/2009 10:58


Oui, Gombrowicz, c'est Estelle, c'est son truc. Comme Ezra Pound. Des bêtes à L'Herne, comme... Céline.


agapanthe 09/03/2009 10:09


On est gêné bien sûr si n’a moins que vous lu Ferdinand. Qu’on l’a définitivement classé chez les fachos fous furieux qui vous embobinent, vous séduisent, vous gavent de mots comme de caresses, vous font jouir et vous laissent pantelant, vaguement dégoûté de vous et du monde. Un peu comme un Gide ou un Genet parfois (là s’arrête la comparaison), autres insupportables génies (je ne compare pas d’ailleurs, je rapproche des bribes de vie au fil des livres). Vous savez qu’il est des auteurs comme des odeurs du passé qui sont insupportables aux nez d’aujourd’hui…
Non, je voulais vous dire -j’espère que vous me pardonnerez- comment je perçois ce que vous dites : tout votre post est sexuel, comme si vous vous laissiez entraîner parfois à des pratiques qui tantôt vous comblent tantôt vous dégoûtent, de vous et des autres, vous semblent surtout si vaines – ah, non, on ne m’y reprendra plus !- et où vous replongez parce que, n’est ce pas, « c’est trop bon ».
Sur Proust : tous ses sujets sont des objets, mobiles caldériens, constellations bien huilées qui parfois, crac, craquent…de l’effet d’une multitude de grains de sable, pas toujours très propres, Charlus, Marcel lui-même, qui fait craquer ses mondes sous une vilénie à peine devinée… et nous laisse aussi pantelant, vaguement dégoûté, et gnagnagna… Que ne lisez vous Gombrowicz ! L’avez-vous lu ? Les livres n’éclairent pas toujours. Souvent, ils sont de notre face obscure, de notre part d'ombre, et nous contruisent, vaille que vaille, coûte que coûte.
Eh ! Vos échanges avec « Guillemette » sont à fleuret moucheté.
 

 

 

Vincent Schlegel 09/03/2009 10:27



Vous qui m'accusiez d'être doué pour les constructions et les systèmes, je trouve que vous faites bien l'ingénieur, avec votre démonstration du post sexuel. Non, mon prurit anti-célinien (mais
l'était il vraiment?) venait d'un changement d'angle de la lecture. Vous savez, quand vous regardez quelque chose dans le vague, que vous n'en voyez que l'enveloppe, ou l'écorce. J'ai refermé
Mort à crédit : je ne pouvais rester sur cette vision.
Des odeurs du passé, insupportables : bien sûr, chez Céline, tout est daté, oblitéré, tamponné, basta. On n'en imaginerait pas , vous avez raison, une version moderne. Ce qui vaut encore, c'est
cette torsion de la réalité, et cette grâce du récit, atteintes grâce au style. Céline disait en substance : "Plongez un bâton dans l'eau, à moitié. Le bâton aura l'air cassé, faisant un angle.
Mon rôle, avec ma façon, c'est de redonner l'impression que le bâton est droit".


Gombrowicz : je ne l'ai pas lu. Je sais que c'est quelqu'un de majeur.

Guillemette, c'est ma soeur. Nous nous aimons beaucoup, et ne nous épargnons guère...