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Il y a parti à prendre, partout, sur tout. Il y a avis à donner, opinion à dire, tripes à mettre sur la table. Exprimer sa liberté.

CHRISTOPHE, BASHUNG. L’INTEGRITE

Publié le 21 Mars 2009 par Vincent Schlegel in Amour


 

Vendredi 13 dernier, je suis allé voir Christophe à l’Olympia. Un jour de bonheur. Et un jour de malheur : Bashung finissait de mourir. Le travail fut achevé le lendemain. Les bons amateurs de chansons savent que ces deux-là s’estimaient. D’ailleurs Bashung avait enregistré une incroyable  version des Mots Bleus. Ecoutez http://www.youtube.com/watch?v=szSPMLtLHOc . Et Christophe fut parmi les très rares proches, hier au Père Lachaise. On ne peut les comparer, musicalement, bien sûr. Le premier est un mélodiste prodigieux, le second était un sorcier des paroles, des ambiances, un psalmodieur de mots assemblés. Mais je sais où ils se retrouvent.


Christophe. Magnifique d’émotion et de ferveur. Une communion exceptionnelle autour de ce petit monsieur à la gestuelle économe, aux traits marqués, fixes et nerveux. Le verbe saccadé mal à l’aise du p’tit gars de Juvisy. Les yeux cachés par des lunettes sombres qu’il enlève, par honnêteté, pour chanter Succès fou qui parle « d’un p’tit clin d’œil pour un rendez-vous ». Qu’est-ce qui fait la magie d’un spectacle comme celui-ci ? La voix de Christophe, perchée là-haut  et toujours voilée comme par un cirrus mais pourtant étonnamment épaisse, substantielle. Une voix qui n’a pas dû baisser d’un demi-ton en 45 ans. Et puis l’exigence, voire l’obsession, de la précision. Dans la construction du spectacle, dans le jeu entre les musiciens et les images projetées. Et cette générosité totale d’offrir ce que l’on est, et de ne pas se complaire dans ce qu’on a été, ne pas continuer à vendre un bout de soi, un clone qui se serait arrêté de vivre.

Les vieux chanteurs comme Christophe – il a 64 ans – ne  font souvent que rabâcher leurs tubes élimés pour ne surtout rien changer, ne déranger personne. Lui, il fait toute la première partie avec son dernier disque, « Aimer ce que nous sommes », un superbe travail ambitieux, accessible et compliqué à la fois, chatoyant. Et la salle marche. La deuxième partie résonnera des Mots  bleus, des Paradis perdus, la chanson en velours pourpre et aux yeux qui piquent, d’une incroyable Petite fille du 3ème qui se termine en folie, d’une Señorita  jouée avec une section de flamenco, et de ce truc vraiment digne de Pink Floyd époque Ummagumma : Le dernier des Bevilacqua. Le petit bonhomme, toujours lui-même, n’a pas fait semblant d’arrêter le temps à 1975. Il ne s’est pas une seconde ringardisé. Il est juste vieux. Mais entier, et actuellissime. En prise directe avec aujourd’hui. Regardez le parler de son dernier disque et de son métier. http://www.dailymotion.com/video/x611ny_christophe_music

 

Bashung, donc : rien de ce qui est dit par les uns et les autres ne sonne faux.  Sa mort touche et émeut véritablement. Au-delà de la traditionnelle course aux compliments posthumes et aux nécros complaisantes, on a le sentiment qu’il aimante, mort, toutes les images qu’on avait de lui, chacun de son côté. Que chacun projette sur lui le fantasme de sa propre liberté, chacun apporte sa contribution pour reconstituer le personnage. Résultat, une œuvre impressionniste qui recompose un vrai Bashung. Tout ce qu’il a donné, à chacun d’entre nous, tout ce qu’il a émis comme ondes, envoyé comme particules, se recristallise. Ces dons de soi, par milliers, réintègrent leur point d’émission. Le voici donc mort, et entier.

L’intégrité : rester entier,  tout au long d’une vie d’artiste, alors qu’on donne tant aux autres, qu’on met tant de bouts de soi dans son œuvre.  Aimer ce que l’on est pour se propulser dans le temps, et rester à l’intérieur de soi pendant le voyage. Ne jamais descendre.


Un constat, si je veux être honnête : je vais devoir changer mon portrait. Aimer ce que je suis. Mon ami Jean-Philippe Riant, à qui on doit la belle photo de Bashung m’a proposé d’y remédier.

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estelle schlegel 24/03/2009 09:49

Ca, au moins c'est du vécu !Je voulais revenir sur Bashung... décidément, je continue à être hantée. Je le revois sans cesse -je crois que je n'oublierai jamais ces images- encensé aux Victoires de la Musique, si grand, si maigre, si mort, revenant chancelant à chaque nomination, devant ce parterre pleurnichard et ses applaudissements de condoléances appitoyées, essuyant une larmichette par ci par là, et l'aut' là, Nagui, pourtant un des moins cons du circuit, eun'sachant trop comment s'comporter, c'était terrible ; et lui, hiératique, les yeux balayant l'asistance, l'air de dire, "ouais, c'est vraiment gentil, les gars les files d'et' venus pour ma mort". c'est terrible ce que la télévision peut faire ! Voilà, maintenant, je vais me calmer ! Peut-être.

Vincent Schlegel 24/03/2009 18:49


Estelle était un peu pressée et énervée en rédigeant ce commentaire. Un peu colère.


françois 23/03/2009 16:25

Parmis tant d'autres, un simple admirateur de Christophe, d'un an mon aîné, vous salue du haut de son grand âge, mais vous avez tout dit chers amis(es) ou presque. Je constate qu'après quarante cinq ans à l'écoute de sa carrière, de son évolution magistrale, à l'affût de toutes ses nouveautés souvent étranges il est resté le même homme dans la simplicité et l'excellence, on l'aimait, on l'aime, il se ressent, ne s'écrit pas. Je cours à l'olympia à chaque fois qu'il pointe son génie, trop rarement.Envoûtant, danser le slow sur "Aline" dans les surboums des années 1965, emballer, serrer les minettes, ça fonctionnait très bien. Oui mes cocos Christophe était déja là et les coeurs cognaient à se fendre en le dansant ; moments magiques, moments d'EPOQUE vécus à la sortie de cet inimaginable tube. Ca n'a pas que du mauvais la vieillerie ça peut énerver certains, et c'est très bon pour la rage ! Hé Hé Hé...

Vincent Schlegel 23/03/2009 17:12


François, lui au moins, il y va franco.


agapanthe 23/03/2009 09:50

En dehors de toutes vos considérations sur Chritophe et Bashung auxquelles, j'adhère, vous n'imaginez pas à quel point. En dehors de toutes ces vérités sur l'intégrité et ce devoir d'intégrité / temps qui passe / notre vie qui est la même de bout en bout / tout ça.. En dehors -d'ailleurs non, à cause de tout cela-, votre décision d'aimer ce que vous êtes aujourd'hui et de ne plus nous servir ce petit jeune homme du passé, en bandeau de votre blog, me ravit. C'est drôle ces technologies, on croit qu'on commande, qu'on est des magiciens, que tout est permis, et bien non, c'est là comme dans la vie, on ne peut pas tant que cela se cacher. Ce petit jeune homme ressemble à l'un de mes neveux, mais je ne sache pas que vous soyez l'un de mes neveux. Ce que vous êtes physiquement aujourd'hui est ce monsieur de mars 2009 qui parle sur ce blog. Qui peut-être est actuallissime lui aussi avec des traits de, allez, jeune quinquagénaire ? Il n'en est sûrement que plus puissant, que plus percutant, ou du moins tout autant que ce petit jeune homme qui avait sans doute d'autres atouts, plus oui, mais moins ! L'adéquation en tout cas y gagnera, et nous ausi, qui nous adresserons à cette vraie personne ! Bashung, mon dieu, que de souvenirs, savez-vous qu'il n'y a que quelques courts mois, que je parviens à nouveau à l'entendre, tant il avait marqué une période rude de ma vie, il y a quelques années. Maintenant qu'il a "pris la contre-allée", je regrette d'avoir perdu tout ce temps sans l'entendre, lors qu'il vivait, et que son souffle, quelque part, pendant l'écoute, soufflait.@estelle, les déprimes de l'overdose musicale sont généralement passagères, mais bien réelles. Savez-vous que les Pères du Désert entrent (entraient) en cette transe mystique qui leur permettait de se mettre en état de réceptivité / prière complète, uniquement en répétant le nom de Dieu ? Alors voilà, vous avez fait une transe. Mais il a suffit de votre amoureux, alors...

estelle schlegel 21/03/2009 20:08

oui. nous reconstituons avec nos émotions, avec la survivance (vivance) de tout ce que nous avons resssenti, toutes ces années, sans y prendre vraiment garde, de l'intégrité de ce personnage là. J'ai passé un moment terrible cette semaine, et c'est vrai, en un printemps breton précoce et somptueux d'oiseaux fous dans les haies, d'effluves de jonquilles dans les chemins creux, devant mon ordinateur idiot, plein des mots que j'y mets pour gagner ma croûte, à écouter en boucle Bashung, et soudain "j'ai des doutes, sur la notion de longévité, est-ce que vous en avez des doutes, des idées, des rondes des carrées, des allongées", et alors "Angora, montre moi d'où vient la vie, où vont les vaisseaux maudits, angora soies de soie, sois encore à moi", et puis après "j''ai longé ton corps, épousé ses méandres, je me suis emporté, transporté, par delà les abysses par dessus les vergers.." et moi , j'ai piqué une tête , par dessus mon verger, dans une solitude où ces mots là prenaient un sens inaccoutumé, un sens absolu, et mon amoureux m'a trouvée en pleurs au téléphone. Et j'ai revu ces image - cette sublime photo là que tu publies- ce zombie des Victoires ("je milite au parti zonbi, mais je m'ennuie"), incroyable, mort déjà, c'est sûr, on a rêvé, tous...

Jean-Philippe Riant 21/03/2009 19:02

J'écoutais Bashung comme tous, et je l'ai découvert en concert à la fête de l'Humanité en septembre dernier. Devant 80 000 personnes, il s'est posé sur son tabouret, avec sa tasse de thé sur sa petite table à côté du micro... et soudain il s'est mis à chanter et l'espace s'est rétréci. Il chantait pour moi, à mon oreille, des chansons aux arrangements sobres et subtils, définitifs. Rien à changer, rien à toucher. J'ai été ému de cette proximité qu'il arrivait à installer tout en restant l'artiste qui livre sa vision de l'émotion musicale.J'ai pu le voir à l'Elysée Montmartre et faire des photos pirate. Il est arrivé avec 45 minutes de retard, visiblement diminué, mais quel sincérité dans ce qu'il a cherché à nous laisser. Son univers, ses mots, il donnait pour mieux recevoir la chaleur et le respect de son public qu'il a emmené avec lui. Partir avec le respect de tous, c'est peut-être la réussite d'une vie, non ?