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Il y a parti à prendre, partout, sur tout. Il y a avis à donner, opinion à dire, tripes à mettre sur la table. Exprimer sa liberté.

DEGATS ET DES COULEURS

Publié le 27 Septembre 2009 par Vincent Schlegel in Amour

 

Le rouge et le noir (Scandale)

Fumer (des Craven A) tue. C’est écrit sur la boîte. Avant, les Craven A (sans filtre, « cork tipped ») tuaient déjà, mais on ne le savait pas, ou on ne voulait pas le savoir. Elles avaient simplement  le plus beau paquet du monde. Voilà qu’aujourd’hui, le chat noir miaule au dessus de son ovale blanc. Le beau rouge autrefois triomphant est amputé par le faire-part de deuil qui prend la moitié de la place.

 

La vie est en couleurs depuis l’origine du monde

Si vous avez, comme moi, passé la cinquantaine, vous l’avez certainement remarqué : lorsque  vous imaginez le monde d’autrefois, disons jusqu’à la fin du 19ème siècle, et que vous essayez de vous figurer des scènes d’époque, de vous  remémorer les personnages célèbres, vous les voyez en couleurs. Lorsque vous imaginez la première moitié du 20 ème  siècle, jusqu’à l’immédiat après guerre, vous la voyez en noir et blanc. Pourquoi ? Parce que mis à part Soulages, les peintres n’ont jamais peint en noir et blanc et que les représentations qu’ils nous ont faites des gens, de leur vie, de leurs haines, de leurs amours débordent de couleurs. Couronnements, riches heures, portraits de favorites,  scènes de chasse, piétas, batailles sanguinolentes, bals et fiestas : un jaillissement de teintes, un bouquet polychrome.  Et puis soudain,  la photographie et le cinéma ayant pris le relais de la chronique du temps, la vie nous fut rendue exclusivement en noir et blanc, la technique n’ayant réussi à saisir qu’une partie de la vérité : les formes, les lignes,  les contours et les contrastes, le mouvement et les mimiques, mais pas les couleurs, la chair, le sang, le soleil, le vert de la chlorophylle. Les deux guerres, les débuts du jazz, le ballet des huit-reflets dans les pantomimes diplomatiques, les expositions universelles, les reportages du colonialisme triomphant, les révolutions, les libérations et les asservissements : en noir et blanc.

En marchant dans Paris, qui n’a que peu changé, finalement, depuis 100 ans, je me prends souvent à imaginer les quartiers que je traverse aux époques d’Atget ou de Marville, de Doisneau ou de Ronnis, de Clergue ou de Cartier-Bresson. Parce qu’on ne les a vus qu’avec l’œil magique mais infirme, achromique,  de ces voleurs de vie, on réalise mal que ces lieux sont  les mêmes que ceux dans lesquels nous  évoluons.  Ils étaient  le même espace, la lumière du matin y était la même, les arbres y bougeaient de la même façon quand le vent s’y aventurait. Le ciel y était déjà bleu quand il faisait beau. Ce sont les gens qui ont changé, les soucis, les modes, la forme et le nombre des voitures, la portabilité des téléphones, la façon de vivre et de se parler. Le noir et blanc nous a fait croire, pendant 100 ans, que le monde qu’on montrait, racontait, décrivait, n’était pas le même que celui qu’on vivait, respirait,  ressentait. Que se serait-il passé si on avait directement inventé la photo, et donc  le cinéma, en couleurs ?


A ce propos, si vous avez regardé « Apocalypse », le beau documentaire de Daniel Costelle et  Isabelle Clarke sur la 2 ème guerre mondiale, vous aurez l’exemple d’une tentative de réinsérer cette période dans le flux naturel d’une histoire crédible qu’on raconte, en la mettant en couleurs. Les auteurs ne souhaitent pas qu’on parle de « colorisation » de leur travail. Ils pensent qu’ils ont donné à ce montage les couleurs dont il n’aurait jamais dû être dépourvu. Bien joué. Du coup, je suis très dubitatif sur le choix d’avoir tout mis en couleurs sauf les images de la Shoah. On peut voir ça comme la  sanctuarisation de ce qui doit être définitivement tenu pour le sommet de l’atrocité et ne peut souffrir d’être rendu plus simplement humain. Ou comme une assurance contre tout risque de manipulation des images. Mais alors, est-ce que cela veut dire que tout le reste a été manipulé ? Laisser ces images en noir et blanc, c’est  refuser de mettre cette partie de l’histoire de l’Europe dans la vraie vie, d’essayer d’en faire son deuil. N’est-ce pas, aussi, par contraste coloriel, donner un argument à ceux qui disent que tout ça n’est pas vrai…

En parlant de manipulation, j’adorerais, cette nuit, m’abuser en rêvant en couleurs à ma mère, disparue à 37 ans en 1960, dont je n’ai vu – presque – que des photos en noir et blanc. Pour me persuader qu’elle a, elle aussi,  vécu dans une vraie vie, dans le gris bleu de Paris qui peut être si doux ou si mélancolique, dans le jardin vert d’Evreux, piqué de rhododendrons roses et carmin, dans  l’orangé du soleil filtrant les pins parasols d’un Midi oublié, dans le jade d’une plage normande, dans le turquoise de ses colliers de perles inégales. Savoir quelle était sa carnation, la teinte de ses cheveux. Quel sang lui faisaient venir aux joues l’émotion,  la colère et les fous-rires.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commenter cet article

Donvega 28/09/2009 13:45


Avec un père qui est rosé, on a forcément des prédispositions pour fauire partie d'une fratrie haute en couleurs...


Vincent Schlegel 28/09/2009 13:59


C'est malin!


bruno marlière 28/09/2009 08:54


Et tu le fais avec talent !


Vincent Schlegel 28/09/2009 09:03


Merci.


bruno marlière 28/09/2009 08:33


Bravo Vincent, je suis fan. Fan de ton texte sur la couleur de la vie, fan de ta mélancolie qui teinte le paragraphe où tu évoque ta maman disparue... Si jeune.

Quand j'ai débuté mes études de graphiste, j'ai pris une année entière pour étudier la couleur dans un atelier place des Vosges à Paris. Cette année m'a marquée à jamais.
La couleur c'est comme l'odeur, ça touche directement notre cerveau primitif. Qui n'a pas un jour été téléporté dans son passé par une odeur de pain beurré, de madeleine ou par la couleur de la mer
à la fin de l'été ? Le noir et blanc est quant à lui, intellectuel ; il suppose une démarche mentale pour être accepté.
Face au très bon documentaire Apocalypse, j'ai d'abord été peiné du distinguo que tu as relevé. Puis à la réflexion, je me suis imaginé les hésitations, les discussions et in
fine la prise de décision de ces auteurs, quant à cette démarche artistique. Peu importe qu'ils aient raison ou tort, il y a eu une démarche artistique et non politique.

Un autre parti-pris, celui de Spielberg en 1993, dans la liste de Schindler, où cette petite fille au manteau rouge émerge des images en noir et blanc ; Et me fait immanquablement penser
à ma mère en 1943.

Encore bravo Vincent.

Bruno
 


Vincent Schlegel 28/09/2009 08:38


Merci l'ami, de ton commentaire. Ce blog est fait pour qu'on se mette, parfois, au diapason de ses émotions, et quitte à pouvoir, grâce à l'âge qu'on a, ajouter du sel au spectacle de la vie de
chaque jour, faisons-en profiter les copains.