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Il y a parti à prendre, partout, sur tout. Il y a avis à donner, opinion à dire, tripes à mettre sur la table. Exprimer sa liberté.

PHENOMENOLOGIE DE L’INDIGNATION

Publié le 31 Janvier 2011 par Vincent Schlegel in Rage

 


Faut-il ajouter une voix au ramdam provoqué par le bientôt-million d’exemplaires vendus de cet opusculculcule (au sens de très, très, très petit ouvrage) dont la lecture n’a occupé que 10 millions de minutes du temps des Français (pas plus que celle d’un bon petit roman honorablement tiré à 30 000 exemplaires) et distrait 3 millions d’euros de leur poche ? Ce libelle a engendré, en explications, interprétations,  une masse de copie inimaginable et fait sécréter des mètres cubes de salive, postillonner des vieux messieurs sortis de la naphtaline pour accourir sur les plateaux de télévision, pisser du vinaigre à des cohortes de jeunes crétins, s’entredéchirer Grands Maîtres, politologues, historiens et toute la planète bobo. 


Faut-il ajouter des commentaires à ce concert dissonant, baroque, jamais entendu ? Maxi-Posters-Les-Simpson---Le-Cri-71474A cette frénésie qui s’est emparée de nos journaux, de nos radios, de nos cerveaux ?

Vous connaissez mon aversion pour les lectures obligées. En l’occurrence, je n’aurais jamais acheté la brochure si on ne me l’avait offerte : disposée au comptoir des libraires comme les « Miscellanées de M. Schott », elle est un cadeau parfait.

Donc ce jeune Etienne  Aisselles, 13 ans, du collectif «  Contre toute résistance » s’est permis de jeter, comme ça, ses opinions à la face du monde pour nous envahir de son « Réjouissez vous ».  Pensez, un jeune qui prend la plume ! Un jeune qui a des  opinions !

Sans qu’on lui ait rien demandé, le voici parti à vitupérer l’héritage de la Résistance (« Fuck Jean Moulin » écrit-il), à conchier la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. De Hegel, il a dénoncé la vision égoïste de la libération de l’homme : Hegel ne voyait pas plus loin que le coin de l’Eberhardstrasse, son Homme était un Allemand et  sûrement pas un Papou. En 1783, les Papous n’étaient pas considérés comme des hommes. L’homme n’était pas encore un concept mondialisé, unifié,  doté de toutes ses dimensions. Quelle bille, ce Hegel !

Etienne est français, mais c’est avant tout un enfant du monde. Pour lui, la parenthèse de l’histoire de la France est fermée depuis belle lurette. D’ailleurs la fin de l’histoire tout court est bien réelle. Le besoin de lutter, pour un Occidental, a été transféré sur le seul territoire de World of Warcraft. Là, il y a encore des méchants, des pas beaux. Mais dans la vraie vie, tout va bien. Ajoutez à cela une apologie du libéralisme, de la politique d’immigration française et de la violence comme outil de rigolade entre copains.

Son truc : l’indifférence. Au conflit israëlo-palestinien par exemple : une vieille histoire, elle aussi, qui se règlera toute seule par la loi des marchés, une affaire d’offre et de demande immobilières et foncières dans cette jolie région ensoleillée. Fan absolu de l’élégant Stéphane Guillon, il fait un peu d’humour noir sur le sort de Gaza (« Le gazouillis du gazaoui zigouillé »).

On lui a parlé de Sartre et de l’Ecole Nationale Supérieure (de la rue d’Ulm) : il a jugé que le premier était un miteux complet et la seconde, un repaire de « branleurs binoclards et boutonneux ».

Tout ça en treize pages effectives. Pour faire bonne mesure, il a ajouté, avec son éditeur, deux pages de notes. L’éditeur, enfin, a raconté en un peu plus de trois pages quelle a été la trajectoire du bambin qui, comme la seiche, a craché son sépia.

Bon. Comme moi, vous vous demandez comment tout et son contraire peuvent se retrouver dans si peu d’espace et comment ce patchwork acnéique a pu rencontrer un tel succès.
Maintenant, imaginez qu’un très vieux monsieur de 93 ans, très décoré pour de très bonnes raisons, écrive à peu près  l’inverse de tout cela – donc  tout et son contraire aussi – et  vous demande, au lieu de vous réjouir, de vous indigner, à coup  de « Il faut que …  », « Nous devons …», « Luttons contre … ». Vous souririez peut-être devant tant d’angélisme, d’anachronismes, de clichés. Vous vous fâcheriez devant, parfois, si peu de discernement, devant un tel mélange des genres. Vous vous diriez que s’il utilise le même vocabulaire qu’Etienne, la grammaire n’est  plus la même, que le système d’exploitation de la machine humaine n’a plus les mêmes fonctionnalités, que « ManKind 2011 » n’a décidément plus rien de commun avec  « ManKind 1930 ».

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