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Il y a parti à prendre, partout, sur tout. Il y a avis à donner, opinion à dire, tripes à mettre sur la table. Exprimer sa liberté.

TROIS HOMMES DANS UNE GALÈRE : LA VIE

Publié le 20 Janvier 2012 par Vincent Schlegel

 

Refermant, il y a peu de mois,  Le Chagrin, de Lionel Duroy, le livre le plus fort que j’aie lu ces années dernières, je me suis dit que si le petit William Dunoyer de Pranassac / Lionel Duroy de Suduiraut n’a pas connu les guerres qu’ont traversées Raymond-Théodore Barthelmess / Henri Calet et Ferdinand Bardamu / Louis-Ferdinand Céline, acteurs et témoins, l’enfance de ces trois-là puis leur vie d’homme se rejoignent sur bien des points.


 

  Duroy-Lionelcelinemedium_Calet_feu-copie-1.jpg   

  

Une confrérie

Ce petit club, dans lequel je ne n’inclurais pas Brasse-Bouillon /Hervé Bazin, trop en retenue et en langue convenue, ni Monsieur Hermès / Raymond Guérin, trop statique,  c’est celui d’hommes qui ont cousu, en miroir à leur vraie vie, une autre vie légèrement déformée. Nous, lecteurs, nous cheminons sur la couture, contemplant tour à tour, d’un côté et de l’autre, ce qu’ils ont été et ce qu’ils prétendent qu’a été leur vie. En nous effrayant, en les plaignant, en nous disant que, quand même, ils exagèrent un peu. Peut-être ferai-je bientôt entrer, dans cette confrérie, Delphine de Vigan dont il faudra que je lise « Rien ne s’oppose à la nuit » mais, si vous avez lu ces trois auteurs, vous comprendrez pourquoi on ne peut pas y accueillir tous les romanciers qui ont raconté leur enfance difficile.

 

Le style qui structure

Le style, d’abord, fait l’unité de cette belle partie de ma bibliothèque. Céline, Calet, Duroy n’écrivent pas de la même façon. Chacun a sa propre manière : la geste et le torrent céliniens dont j’ai déjà parlé ici ; l’économie pointue, modeste et mélancolique de Calet ; l’émotion paroxystique de Duroy. Mais le rythme, la mise en scène, le goût de faire vivre et partager le cataclysme, de faire ressentir comment la terre se dérobe sous les pieds de l’enfant qui regarde à hauteur d’enfant, puis de l’adulte qui survit dans un monde hostile, toutes ces sensations se vivent avec une égale vigueur.  « Le style, c’est l’homme »  disait Buffon, le grand naturaliste français (pas le gardien de but de la Juventus de Turin qui fait pourtant de jolis arrêts). Oui, le style c’est l’homme, au plus haut point. Ici, chacun a inventé une esthétique qui permet de raconter la terreur enfantine, le spectacle de la désolation familiale (fût-elle bien exagérée chez Céline, cet escroc), le pouls cognant dans l’errance, la fatalité des départs, la révolte adolescente et les poings serrés, la dérive de l’adulte, le monde – le grand comme le petit – qui s’écroule. Et chacun, aussi, parfois, a su ménager dans sa fièvre des moments pour le sourire, l’amour et la tendresse, qui se savourent d’autant plus que la pulpe du livre donne le vertige.

 

Trois dynamiques de la survie

La chute de la maison Duroy de Suduiraut, dans des années dont ma génération se souvient, est presque irréelle, incroyable, avec ce jeu permanent entre la façade et ce qui se passe derrière, entre les bonnes manières et les mauvaises pentes. Je noterai que la critique aveuglée de bien-pensance, à la sortie du livre, a bizarrement plus insisté sur l’horreur qu’il y a à être l’enfant d’un aristo dévoyé d’extrême-droite, que sur le petit bonheur d’être celui d’un merveilleux type se démenant avec la vie et la chasse à la croûte, bricoleur, à la ramasse, dissimulant sa douleur derrière un optimisme de pacotille.  Derrière Toto, ce père, j’ai parfois vu mon vieux Camelot du Roy de géniteur, magicien de tous les jours, s’agitant pour que notre fratrie semi-orpheline garde le sourire, la fantaisie et la légèreté qui nous ont construits. Même si nous fûmes de fameux vernis ne manquant de rien. Presque rien. (Lionel Duroy, entre autres : Priez pour nous, Le chagrin, Colères

 

La fuite en avant célinienne boostée par l’effroi, la peur, la haine, le dévouement aveugle, vous la connaissez. Vous l’adorez ou la détestez. Vous savez ce que je pense de Céline. Je vous en ai parlé ici, ici et . 

 

Il y a enfin une fuite qui trottine, la fuite de Calet (1904 – 1956), mon merveilleux Calet, amoureux hagiographe du 14ème arrondissement, promeneur et faux-candide, réprouvé, contumax, aristocrate sur le tard et toujours sans un rond. Né Raymond-Théodore Barthelmess dans ce qu’on peut faire de moins rassurant comme famille, il a été le fils d’un traîne-patins et d’une probable prostituée, tous deux faux-monnayeurs du dimanche. Sorti de la mouise et devenu tristement comptable à « l’Electro-Câble », il en pète un, de câble, s’empare de la caisse (dix ans de salaire) et file en Uruguay. Revenu pour faire la guerre, il survivra jusqu’à sa mort à coup d’articles bien sentis et de petits livres ciselés à l’eau-forte. L’avant-veille de sa mort, très peu entouré, il écrira cette phrase que je vous avais déjà citée : « C’est sur la peau de mon cœur que l’on trouverait des rides. Je suis déjà un peu parti, absent. Faites comme si je n’étais pas là. Ma voix ne porte plus très loin. Mourir sans savoir ce qu’est la mort, ni la vie. Il faut se quitter déjà ? Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes. » (Calet, entre autres : La belle lurette, Le tout sur le tout, Le bouquet, Un grand voyage, Poussières sur la route),  

 

Remuer le couteau dans la plaie

Un dernier point commun à ces trois écrivains : le besoin au fil des livres de dire et redire, re-raconter sa vie, la ré-explorer, superposer en variant à la marge, faire des collages, revisiter ce qu’on a peur de ne pas avoir assez dit assez complètement, assez complètement fait partager. Au risque du radotage voire, comme Lionel Duroy, du masochisme et de la cruauté. On se demande comment on peut être Blandine Grosjean, son amour qu’il vénère et lacère, Raphaël, son fils dont il dénonce les turpitudes et la trahison.

 

 

 

Commenter cet article

Or Pâle 26/09/2013 23:56


C'est la première fois qu'un auteur me fait cela alors je travaille à répondre à la question que vous posez sur mon blog...Le jour où j'aurais la réponse, je le lirai sans doute. Kiss

Or Pâle 25/09/2013 00:24


Merci et Bravo à vous pour votre portrait de Lionel Duroy :


Il me donnerait presque envie de le lire ;)


V-aimant vôtre,


Or Pâle


http://lionel-duroy-un-jour-je-te-lirai.blogspot.fr/

Vincent Schlegel 25/09/2013 09:39



Merci, mais pourquoi cette fascination empêchée pour Lionel Duroy ?



angélique 20/01/2012 21:45


un merveilleux type... j'avoue que je n'ai pas réussi à avoir ton indulgence pour toto

Vincent Schlegel 20/01/2012 21:52



Ah, le mot est un peu fort, tu as raison. C'est un mari approximatif, un professionnel moyen, un aristocrate déclassé, un automobiliste hasardeux. Mais quand il dit "Mon petit vieux" à ses fils,
il est merveilleux.